Ce texte est la
suite de "Chut... petit
papillon"
"Je t'ai
dans le sang"
Lili est belle. Lili est sur
le point de devenir femme.
Il y a eu ce jour gris qui avait tout fait s’écrouler,
puis le jour noir…Lili avait beaucoup pleuré, mais
elle savait. Sa mère l’avait prévenue…
Elle avait laissé son amour dans une larme qu’elle ne
versa pas, pour que cette femme qui l’avait portée en
elle, s’en aille sans souffrir, sans briser ses remords sur
le fil d’une lame de rasoir… La reine était
morte.
Lili a dix-sept ans… Voilà déjà trois
mois qu’elle a dit au revoir à cette femme si
insignifiante aux yeux du monde et si importante aux
siens…
Elle avait fait une demande d’émancipation. Sa
mère la lui avait donnée la mort au bout des doigts,
d’une signature tremblante, les yeux exprimant tout le regret
et la désolation du monde…
Lili n’habite plus la grande maison mais un appartement
égaré dans la cité…
Elle a rompu tous les liens avec son passé…
_Dépèche-toi David, tu te débrouilles, tu me
ramènes cette ordure, qu’il me rende mon fric !
L’ordre avait cinglé, puissant et impossible à
contester…
David opéra. Lili avait bien changé. Au
départ, calme et discrète, elle rasait les murs.
Maintenant, elle se promène avec un rasoir à la
main.
David est un grand brun, les yeux noirs et tristes avec un sourire
doux.
_Magne toi ! Je m’en fous de ce qu’elle va te faire. Tu
dois payer tes dettes.
David exige d’une voix ou aucune faiblesse n’a le droit
de s’immiscer.
_Mais je peux pas ! Répond Pedro d’une voix
faible.
_écoute, tu t’arranges avec elle !
David n’aimait pas ça. Mais il aimait Lili.
_Le voilà Lili !
_Je t’ai déjà dit de ne plus m’appeler
comme ça !
_Oui, Naja…
Naja tourne, zigzague autour de sa proie.
_Alors comme ça, tu fuis ? Aurais-tu peur de moi ?
Naja regarde Pedro dans les yeux, allume une cigarette et lui
crache la fumée à la figure. Elle prend son temps,
s’amuse un peu, arrive à la fin, une dernière
bouffée puis elle écrase son mégot sur le pull
du jeune homme tétanisé…
_Tu sais, l’argent, va falloir que tu penses à me le
rendre. Tu sais, six cent euros,
Ça tombe pas du ciel.
Elle joue avec son briquet.
_Tiens il pleut… T’as de la chance, j’aime bien
quand ça pleut… Casse-toi, je veux mon argent dans
une semaine. Je suis gentille, n’est-ce pas ?
Elle réfléchit.
_Oui, je suis gentille.
D’un mouvement sec, elle laisse tomber sa tête sur le
côté, ses longs cheveux noirs ruisselants. Elle le
pousse d’une main. Il s’écrase sur le sol. Elle
tourne les talons et s’enfonce dans l’obscurité
des ruelles. David reste sur place. Il s’occupe toujours des
marchandages. Il rappelle la date, lance un regard froid,
dénué d’expression et s’en va.
Naja s’enfuit dans le méandre de ruelles… Elle
aime la pluie, mais seulement quand elle est seule. Sinon, un
sentiment de vulnérabilité lui comprime la
poitrine.
Elle grimpe sur un mur, s’accroche à une terrasse,
gravit la gouttière et s’installe sur le toit. Elle
relâche sa nuque, son visage bascule profitant de la pluie.
Son maquillage dégouline.
Tout à coup elle perçoit une présence
derrière elle. Elle se retourne avec rapidité et
effleure de sa lame la chair. Elle ouvre les yeux. David la tient
par les poignets et tente de la raisonner.
_Arrête ! Calme-toi !
_Que fais-tu là ! Je vais te tuer ! Je vais te tuer si tu
t’approches de moi ! Lâche-moi !
Sur la joue de David, une longue balafre… le sang coule, ses
cheveux s’entrecroisent sur sa peau mouillée et sa
blessure.
_Je te dis de me laisser !
Elle le pousse brutalement. Il tape la rambarde et se cogne la
tête sur la pierre.
_Non ! Ne meurs pas ! Non, stop ! Je veux pas que tu meurs !
Elle s’accroupie auprès de son ami. Sa tête
saigne légèrement. Retour au calme, à cette
lucidité qui la rend parfois si froide et qui effraie toute
la cité.
Elle sent son souffle. Elle appelle son voisin. Il est
médecin et lui a souvent épargné des
séjours hospitaliers.
David est déposé sur le lit de Naja. Il dort. Yann,
le médecin a fait promettre à la jeune fille de le
laisser se reposer trois jours durant.
Il pleut toujours dehors.
_ah… ma tête…
_Je t’ai poussé et je t’ai fait mal. En plus, je
t’ai entaillé la joue… Pars loin de moi,
très vite.
_Mais…Pourquoi ?
_Je t’ai dit de partir, c’est tout. Ne cherche pas
à comprendre.
David se lève et se place derrière Naja. Ils se
ressemblent, même allure, même regard…Elle se
retourne avec précipitation.
David s’exclame :
_Tu ne me fais pas confiance ? Pourquoi ? Arrête de croire
que tout tourne autour de toi, ce n’est pas toi qui
contrôle le monde, ce n’est pas de ta faute si il
s’écroule !
_Non…non ! Tais-toi !
_Je ne me tairai pas, il est temps que tu comprennes que tu
n’es pas la seule à être forte !
_Mais tu ne l’es pas ! Tu n’es qu’un pantin
!
Elle le pousse violemment contre le mur. Chacun de ses gestes est
précis. Voilà bientôt cinq ans qu’elle
pratique la lutte.
_Tu crois ça ?
Il se dégage et la plaque à son tour contre le
crépit.
_Non, arrête, va-t-en ! Loin de moi !
Elle crie des sanglots dans la voix. Elle reprend :
_Si tu restes, tu vas mourir !
Il la maintient. Il ne lâche pas. Il la regarde dans les
yeux. Il ne la laissera pas.
Elle s’écroule dans ses bras. Les larmes ruissellent,
noires… Le maquillage créé un long fleuve sur
ses joues.
Elle reprend secouée par de violents sanglots :
_Que veux-tu ? Tu veux que je te dise que je suis folle. Que je
déteste tout le monde parce que si j’aime une
personne, elle meurt ! Tu veux que je te dise que ma mère
est décédée il y a huit mois, que ses yeux
avaient le goût du vide quand elle m’a quittée ?
Et puis que mon père s’est craché dans un
accident de voiture, que j’étais à
l’arrière du véhicule et que j’ai
survécu je ne sais pas pourquoi ? Je pourrai aussi te
murmurer que j’ai passé des années sans dire un
mot, que je me suis scarifiée à l’âge de
dix ans. Je pourrai te raconter que je frappe souvent dans les murs
pour me détruire les articulations. Et que si mes yeux sont
toujours maquillés, c’est pour cacher les
cernes… Tu veux que je te dise que je suis une souillure,
une erreur ? Tu veux que je t’avoue que je t’ai dans le
sang ? Je vais simplement te demander de partir… Pars
!
_Non, je reste…
_Pourquoi ?
_Mais merde ! Je t’ai dans la peau !
Naja prend le rasoir et tente de se trancher les veines. Elle ne
veut pas que David meurt, pas lui alors ce sera elle.
Le sang coule mais la coupure n’est pas assez
profonde…Elle amorce un geste pour finir de se
labourer.
David lui attrape le poignet.
_Je t’en supplie, laisse-moi finir ce que j’ai
commencé ! J’ai mal ! Je souffre ! Je te
déteste ! Laisse-moi !
Le sang a créé une petite flaque sur le sol nu de la
pièce. Des gouttes éparpillées tout autour de
ce petit lac dénotent avec le gris pâle.
Elle s’évanouit. Il la prend dans ses bras. Le
portable n’a plus de batterie. Le voisin n’est pas
là. Il descend les escaliers à toute vitesse tandis
qu’il la sent perdre vie dans ses bras.
Dans sa tête une phrase en boucle : « je
t’aime sale folle »
Il arrive enfin à un croisement fréquenté. Les
gens se précipitent. Sa tête tourne. Il n’aurait
pas du se lever. Le néant.
Naja est dans un autre monde. Sa tête est très lourde.
Elle est dehors. Le parfum de la pluie arrive à ses narines.
Elle penche alors la tête en arrière comme à
son habitude. Mais s’étalent sur son visage des
gouttes rouge cramoisi. Puis apparaît un arc-en-ciel en rouge
et noir. Elle a toujours aimé les arc-en-ciel, comme sa
mère. Arrive ensuite une nuée de serpents qui
s’enroulent, se crochètent autour d’elle. Ils ne
veulent pas l’étouffer. Elle les voit se fondre en
tatouages mouvant sur sa peau.
Et puis, tout à coup, elle se rappelle David, sa
mère, son père… Ils auraient voulu
qu’elle vive. Elle vient de comprendre que ses parents ne
doivent pas avoir laissé leur vie pour rien. L’averse
sanguine se transforme en neige d’un blanc immaculé.
Des libellules se libèrent de ses cheveux, les serpent se
transforme en un rosier grimpant.
David endormi rêve d’une montagne aux couleurs
mordorées où se promène le murmure d’une
rivière qui accroche à ses coudes des fleurs…
et dans sa chevelure naît un arc-en-ciel rouge et noir.
La pluie ne tardera pas à se taire et il disparaîtra.
La pluie… oui… la pluie sur un visage qu’il
aime… Il s’en souvient…
Sa vue s’habitue à la lumière. Il croît
en un rêve. Lili est là, les cheveux
détachés, une fleur sur l’oreille et des
étoiles dans les yeux…
Il croît en un rêve…
Gabrielle
12.06.07